Céline, vous avez transformé une phobie de la conduite en un jeu de développement personnel aujourd’hui réédité : comment raconteriez-vous le chemin qui relie votre histoire personnelle, la naissance de Coloretavie et la création de « Conduire sa Vie » autour de ces panneaux routiers détournés ?
À un moment de ma vie, toutes mes anxiétés se sont cristallisées dans la conduite. J’étais terrifiée à l’idée de prendre le volant. Après un temps important d’évitement, j’en ai eu marre d’être prisonnière de ces peurs, alors j’ai fini par m’y confronter. J’ai fait le choix de racheter une voiture et pas à pas de conduire à nouveau, en augmentant progressivement la difficulté.
En questionnant mes peurs, j’ai pu voir qu’au-delà de chaque circonstance sur la route se logent de multiples interprétations inconscientes possibles. C’est de cette richesse, née de l’adversité, que j’ai pu créer Conduire sa Vie, grandir grâce aux autodéfis.
Les autodéfis sont bien l’ADN de ce jeu.
Dans « Conduire sa Vie », chaque panneau de signalisation devient une métaphore de nos choix et de nos freins : pouvez-vous nous donner quelques exemples précis de cartes qui, en atelier ou en séance, ont déclenché des prises de conscience fortes ou réinventé la manière dont les participants se parlent entre eux ?
Par exemple, je me rappelle que le panneau « interdit aux véhicules de plus de 2,5 m » a pu évoquer à une participante sa problématique à libérer du temps pour son projet. Suite aux échanges bienveillants, elle s’est donnée comme défi d’y consacrer une journée par semaine. Alors qu’à une autre occasion, ce même panneau a permis à une autre personne de voir sa difficulté à écouter ses collaborateurs, trop occupée à faire ses preuves. Cette prise de conscience l’a encouragée à rééquilibrer sa communication.
Autre exemple, avec le panneau « attention pente à 10 % », je me souviens d’un joueur pour qui cela faisait écho à ses inquiétudes sur la forte diminution de son activité commerciale alors que pour un autre cela venait lui parler de se lancer à fond dans la nouveauté, d’enclencher la 5ème. Est né un échange prudent et optimiste tempérant les points de vue de chacun, ouvrant de nouvelles perspectives.
Votre jeu est pensé pour des contextes très variés – famille, amis, thérapies, accompagnement de projets : qu’est-ce qui change concrètement dans le lien social lorsqu’on passe d’une simple discussion à un échange médiatisé par le jeu et la signalisation routière, surtout dans des groupes qui ne se connaissent pas ou peu ?
Ce jeu est un formidable catalyseur, il favorise les interactions tout en équilibrant la répartition de la parole. Il dynamise joyeusement les échanges en créant la surprise avec des rebonds inattendus. Particulièrement dans des groupes qui ne se connaissent pas ou peu, Conduire sa Vie donne l’opportunité de briser la glace en découvrant l’autre par le prisme d’anecdotes vécues, loin des postures préétablies. Ces partages qui semblent anodins, favorisent l’émergence de sujets de discussion fédérateurs et permettent d’apprendre à mieux se connaître les uns les autres.
La force de ce jeu tient dans l’exploration de la signalisation routière, en tant qu’outil régulant la vie en société. Une émulation émerge au sein des participants au moment de définir leur autodéfi, les encourage à tisser des liens au-delà de la partie !
Vous proposez 12 modalités de jeu différentes, du brise-glace au mime : comment avez-vous conçu ces dispositifs pour qu’ils dépassent le simple « jeu sympa » et deviennent de véritables outils de médiation, notamment pour aborder des sujets sensibles, des conflits ou des non-dits ?
Les 12 modalités s’adaptent au plus près des envies des joueurs, leur nombre et leur temps disponible. Il est facile de passer d’une modalité à une autre afin de varier les plaisirs et d’approfondir les échanges.
Conduire sa Vie est un intermédiaire qui permet d’aborder des sujets sensibles, avec du recul, du détachement et une certaine légèreté. Il stimule l’entraide, le partage et l’émergence de solutions. Il facilite naturellement la libération de la parole, en créant un espace et un temps propices pour se déposer.
Lors d’un conflit, Conduire sa Vie est une ressource efficace pour un conciliateur. Ce dernier propose à chaque personne d’illustrer son ressenti en choisissant un panneau parmi les 54 du jeu.
Puis un dialogue se tisse pour exprimer des demandes précises et négociables. Afin de définir ensemble des autodéfis respectifs qui favoriseront une entente nouvelle.
Le jeu est aujourd’hui référencé par l’IREPS Pays de la Loire et Comprendre Pour Agir : qu’est-ce que cette reconnaissance institutionnelle vous a appris sur la manière dont les professionnels de l’éducation, de la santé ou du social s’approprient ce détournement de la signalisation routière pour recréer du lien dans leurs publics ?
Cette reconnaissance me confirme l’étendue du panel des utilisateurs de Conduire sa Vie. À l’image des panneaux de la circulation que l’on retrouve partout, ce jeu va partout, en apportant à sa manière des mains tendues pour que l’humain gagne en communiquant, en s’écoutant et en se rencontrant.
Par exemple, j’ai fait une vidéo détaillée sur son usage en entreprise : https://youtu.be/ObDOK1ZCUBM . Et c’est pourquoi je propose aujourd’hui une prise en main individualisée pour les professionnels, en une heure de visio. Mon but est de les accompagner pour qu’ils utilisent, en tout confiance, ce jeu dans leur pratique, quelle qu’elle soit.
( https://coloretavie.fr/produit/prise-en-main-pro/?utm_id=633 ).
D’ailleurs, un webinaire pour présenter cet accompagnement aura lieu mardi 5 mai à 18h, avec mon éditeur Le Souffle d’Or. (https://docs.google.com/forms/d/e/1FAIpQLSeVZAcSlWBVp1y5KMJMNDDggv8ImwJqsc3Ckc3ToxhywvVXGQ/viewform)
La nouvelle édition de « Conduire sa Vie » arrive huit ans après la première : qu’avez-vous choisi de faire évoluer dans les cartes, le livret ou les règles à la lumière des usages observés, des besoins des accompagnants et des mutations du lien social (isolement, écrans, tensions sociales…) ?
En huit ans, je ne peux que constater l’importance grandissante d’accorder du temps aux échanges face à face, et Conduire sa Vie a pour vocation de favoriser l’humain, le partage profond et sincère. Aujourd’hui, la technologie envahit tous les compartiments de nos vies et son impact néfaste est de mieux en mieux documenté. À contre-pied, il ne tient qu’à nous de s’offrir mutuellement des temps de présence, sans interférence. Ainsi ce jeu favorise la disponibilité à son interlocuteur, en réinventant nos discussions.
Pour finir, si vous deviez proposer aux lecteurs une « règle de conduite » inspirée d’un panneau de signalisation pour nourrir leurs relations au quotidien, laquelle choisiriez-vous et comment les inviteriez-vous à la mettre en pratique dès aujourd’hui ?
Pour vous répondre, je trouve drôle de faire un tirage en posant cette question au jeu.
La carte que je viens de tirer est « passage à niveau », on y voit un pont qui est levé afin de laisser passer les bateaux. Je l’interprète comme un pont-levis de notre château-fort personnel qui délimite notre espace de celui du monde extérieur. Le panneau questionne sur notre capacité à rencontrer l’autre, abaisser le pont-levis.
J’ai envie de proposer aux lecteurs de choisir un moment dans leur journée où ils seront pleinement disponibles à une personne de leur choix, sans technologie, dans la simplicité du moment présent.
Pour en savoir plus : https://www.coloretavie.fr