Hervé, vous vous présentez comme artisan formateur et patient-expert en addictions : comment votre propre parcours de dépendance puis de rétablissement a-t-il façonné la philosophie et les méthodes de Ker&Co pour prévenir les conduites addictives en entreprise ?
Mon parcours est un fil rouge et il constitue une expérience qui m'a amené à comprendre le chemin emprunté depuis mes premières dépendances comportementales jusqu'à l'expression de mes dernières addictions. C'est un tout mais ce n'est ni un exemple ni une marche à suivre. Chacun découvre les failles laissées lors de sa propre construction, de son rapport à soi et aux autres et qui seront le terreau d'un "Mal être" pour lequel le recours à une solution de soulagement apportera du moins temporairement une satisfaction. Les environnements dans lesquels j'ai évolué ont aux aussi joué un rôle important dans ma construction personnelle puis mon parcours professionnel mais aussi dans la facilité avec laquelle j'ai pu trouvé certaines substances. Mes comportements de dépendant m'amenait à rechercher la validation des autres... C'est un point commun dès mon plus jeune âge dans mes pratiques sportives, dans mes relations personnelles et plus tard dans mes relations professionnelles. Pourtant si je consommais diverses substances et que je recherchais toujours le dépassement de mes performances, j'ai conservé le contrôle de mes comportements jusqu'à la quarantaine. Un enchainement de difficultés à la fois professionnelles et personnelles m'ont conduit alors à me réfugier dans l'alcool jusqu'à perdre le contrôle de mes consommations. Mais ce n'est pas une excuse... Si je n'ai bien entendu jamais choisi de devenir addict, personne d'autre que la maladie ne m'a amené à consommer. La vulnérabilité était présente et le besoin de validation et tout le cortège qui va avec (estime de soi confiance rapport à soi rapport aux autres) a de nouveau affaibli celui que j'étais. J'ai choisi de me rétablir lorsque l'entreprise que j'avais créé 6 ans plus tôt n'était plus viable Cela m'a appris 2 choses, qu'il faut parfois un élément déclencheur, une motivation et pouvoir se projeter dans un avenir incertain. Dans mon parcours de soins, il y a eu le sevrage, le suivi en psychothérapie les groupes d'entraide et la philosophie. Ce sont ces outils qui sont à la base de ce que je propose aux entreprises.
Vous parlez d’une prévention qui s’appuie autant sur l’expérience vécue que sur les apports de la neurologie : concrètement, comment expliquez-vous à un dirigeant ou à un manager ce qui se passe dans le cerveau d’un salarié aux prises avec une addiction, et en quoi cette compréhension change la manière de prévenir et d’accompagner ?
Je commence souvent par expliquer que l'addiction n'est pas un problème mais le résultat d'une solution inadaptée à un ensemble de problèmes. Ce n'est jamais un choix mais un fardeau que l'on porte secrètement dans l'attente d'une solution qui ne vient jamais uniquement de l'extérieur. Je parle de maturation cérébrale parce que pour fabriquer un cerveau il faut entre 23 et 25 ans, de troubles du neurodéveloppement, de troubles psychiques car ces différences invisibles sont des sources de souffrance trop souvent compensées par des substances, de mémoire car elle renferme plaisirs et douleurs, d'environnement plus ou moins difficile... Je parle aussi de la souffrance des collègues de travail qui voient mais qui bien trop souvent n'osent pas prendre la parole et font en partie le travail de celle ou celui qui n'arrive plus à le faire... Je parle enfin du cout des arrêts maladie, de la désorganisation source de tension et de baisse d'engagement... Il y a pour moi trois niveaux d'intervention possible. Les addictions invisibles que sont la recherche de reconnaissance au travail, le perfectionnisme, l'hypercontrôle mais aussi le stress chronique ou le trouble anxieux sont autant de facteurs de déséquilibre qui peuvent amener une personne même performante vers une dépendance. Notre Monde évolue, notre société évolue mais nous restons orientés vers la performance individuelle dans un entreprise qui se doit d'être un collectif ! Il y a là pour moi quelque chose qui ne correspond plus à ce que nous vivons au quotidien. Il s'agit dans un monde BANI ( Brittle (Fragile), Anxious (Anxieux), Non-linear (Non linéaire) et Incomprehensible (Incompréhensible) de pouvoir développer une robustesse individuelle pour servir un collectif performant...
Dans vos conférences et ateliers en milieu professionnel, quels signaux faibles de conduites addictives rencontrez-vous le plus souvent (alcool, médicaments, écrans, jeux d’argent, etc.) et quels sont, selon vous, les principaux angles morts ou dénis des organisations face à ces réalités ?
Il y a des signaux faibles que l'on voit... et qui sont connus (Prise ou perte de poids rapides, absentéisme, les changements d'humeurs, isolement...) et il y a des signes qui n'apparaissent pas car ils sont valorisés par l'entreprise comme le présentéisme, l'hypercontrôle le stress ou l'anxiété liés aux RPS. Lorsque j'interviens en entreprise, je vais me baser sur les publications de sources fiables pour aborder les consommations d'alcool, de médicaments de cannabis et de cocaïne. Pour les comportements, il y a les jeux d'argent et de hasard et l'usage d'écrans professionnels. On parlera aussi bien de jeux d'argent, de déconnexion numérique, que de réseaux sociaux ou d'usage du téléphone. Combien de parents se plaignent de l'usage du téléphone par leurs enfants tout en se précipitant sur ce même outil le soir pour "décompresser" Le même prétexte est utiliser pour prendre un verre... ou plus !
Vous insistez sur l’urgence d’un cadre clair et d’une démarche collective : à quoi ressemble, très concrètement, un dispositif de prévention des conduites addictives vraiment opérant dans une entreprise, de la rédaction du règlement intérieur jusqu’à l’attitude du manager de proximité ?
La prévention commence par un cadre qui comprend pour moi trois documents de base : Le DUERP le Règlement Intérieur et la charte de bonne pratique. Si les deux premiers sont connus et permettent de détailler à la fois les risques selon les postes de travail, les outils de contrôle de l'employeur comme les tests salivaires tout en en précisant les usages, c'est dans le troisième que l'entreprise peut amener les salariés quelque soit leur niveau de responsabilité à permettre qu'un sujet comme la vulnérabilité individuelle puisse être évoqué sans crainte. Un salarié qui traverse un moment délicat, comme une maladie, un deuil une séparation peut être amené à augmenter une consommation dite festive et en perdre le contrôle très rapidement. Bien entendu ce n'est pas la mission de l'entreprise de s'occuper des difficultés rencontrées mais en permettant la parole, l'entreprise exerce son rôle social et le salarié s'il est orienté par un CSE ou un SPST aura moins de risque de lâcher prise...
Entre votre rôle de modérateur sur le forum Addict’Aide, vos interventions à l’hôpital Paul-Brousse et vos missions en entreprise, vous observez des contextes très différents : qu’est-ce que le monde du travail a le plus de mal à entendre quand vous lui renvoyez la réalité des parcours d’addiction et de rétablissement ?
C'est ce que je trouve intéressant dans la diversité de mes missions. Je n'ai malheureusement plus le temps de poursuivre l'activité de modération du Forum mais intervenir en lieux de soin, c'est pour moi rencontrer des personnes qui ont fait un pas vers leur rétablissement. Ce que le monde du travail a du mal à entendre c'est que cette maladie peut toucher tout la monde... Les causes sont diverses mais rattachées à trois facteurs de risque dont l'attrait des produits pour faire mieux faire plus faire comme... ou au contraire apaiser calmer oublier une souffrance ou encore s'évader vivre une autre vie un court instant un peu comme les adolescents accros aux jeux vidéo. Le deuxième facteur de risque est l'environnement dans lequel chacun évolue : l'ennui, les horaires décalés, l'isolement, le travail pénible physiquement ou psychiquement... Enfin le troisième et la personne elle même son rapport à ce qu'elle est et aux autres. La culpabilité la honte la peur les émotions que l'on ne supporte plus...
Les transformations du travail (télétravail, hyperconnexion, injonction à la performance, isolement) modifient-elles, selon vous, la cartographie des risques addictifs en entreprise, et comment la prévention doit-elle évoluer dans les prochaines années pour rester pertinente et efficace ?
Le monde évolue et la prévention doit faire de même. Bien sur le télétravail à un rôle important sur la santé mentale des salariés et sur leurs potentielles conduites addictives. En fin de journée, celui qui va aller se récompenser par une substance parce que la journée a été dure ou pour tout autre raison n'a pas besoin de sortir... Il n'y a plus cette barrière de l'apparence sociale. On a vu durant les années COVID une explosion des consommation de substances à la maison parce qu'il était impossible ou difficile de sortir... Comment encadrer une prévention lorsque le salarié est chez lui dans un endroit privé ? Comment fera t il pour ressortir lorsque le besoin sera plus grand et qu'il aura perdu cette liberté de ne pas consommer ? Je n'ai pas de solution à cette équation. Je pense que le culte de la performance qui pousse certains à travailler plus que de raison, à rechercher la perfection dans le domaine professionnel alors que la demande est de faire le job est dépassé. Nous sommes passé d'un monde VUCA à un monde BANI et si les significations peuvent paraitre proche le premier designe le monde quand le second designe ses habitants... Signe d'un individualisation de notre société. Dans ce nouveau monde la performance n'a plus de sens car elle est balayée par les changements. De ce fait il faut être robuste et s'adapter pour survivre plutôt que d'être performant dans un monde qui est déjà dépassé. Les personnes qui ont été contraintes parfois dès l'enfance de s'adapter ont ces compétences...
Si vous deviez adresser un message direct aux lecteurs qui sont managers, RH ou simplement collègues inquiets pour quelqu’un, quel premier pas concret leur conseilleriez-vous de faire dès demain pour sortir du tabou et devenir un véritable relais de prévention sans se substituer aux soignants ?
Comprendre que la dépendance c'est la perte de la liberté de s'abstenir ! Que cette perte est difficile à supporter et que bien souvent la personne a essayé de limiter ou d'arrêter sans succès parce que pas accompagnée. Prendre la parole.... Expliquer ce qu'ils ou elles ressentent face à ce collègue en difficulté, remplacez la phrase TU AS encore... par JE SUIS... inquiet par exemple et proposer d'en parler autour d'un café.
Pour en savoir plus : https://www.ker-co.fr